MARTINE SCHILDGE

IL S'ELOIGNE...

Claude Meunier / 1998

 

 

il, s'éloigne,

et puis après

ce masque de deuil

(impressionnant, le bonhomme

on n'a pas

envie de lui demander

du feu

si vous voyez ce que je veux dire

si on le rencontre la nuit, au bout du couloir

hautain totem

évident comme la mort

les grands mots lachés

s'est vu enveloppé

de papier puis

d'un tissus léger

de deuil puis

de lin

seul

et de tarlatane (qui est plus drôle, tout de même

plus taratata, et champêtre...)

puis d'une boîte

forme qui s'éloigne

plus un geste

plus un bruit

et que peut-on lui demander ?

enfoui le deuil

et la mort sera

finie

ne resterons

que les craquements lointains

qui nous signalent

les fantômes.

 

 

 

 

 

FIGURES MUETTES ET MALADROITES

Claude Meunier / 2000

 

 

Certaines de ces figures

ont les bras trop longs qui traînent par terre:

c’est ridicule. (la douleur est imbécile, pour une fois)

Et maladroites avec ça :

ce qui fait vraiment mal n’est jamais élégant .

 

Ce sont des formes étouffées

qui ne parlent pas.

De là un malaise. Pas d’anecdote,

rien que des dépouilles dégingandées

qui ne gardent pas le souvenir des histoires qu’elles portaient.

C’est ça le cauchemar désarticulé : on ne parle plus.

 

On diraient des mannequins de deuil

dans la vitrine d'un magasin horrible

où seraient exposées des vies grotesques.

 

On diraient des fantômes balourds.

Nous sommes hantés, et lestés : on ne bouge plus.

 

C’est comme le paradoxe du souvenir :

votre dépouille prend l’air,

pendant que votre histoire prend l’eau,

pendant que le silence s’ installe.

 

 

 

 

 

DEUIL BLANC

Claude Meunier / 2000

 

 

Une forme noire m’a accompagnée. C’est toujours la même, assez grande, comme un masque de taille humaine. Dessinée, peinte puis cousue, elle a peu à peu disparue sous des couches successives de gaze. Je me laissais aller à mon attrait pour les linceuls, chargés d’imposer le silence. C’était étouffer le deuil et des douleurs. Cette marque ne disparaissait pas mais les couches de tissu de plus en plus nombreuses, se sont imposées. Comme toujours, comme partout le tissu accompagnait le deuil et finissait par le recouvrir.

Enfermées d’abord dans des boîtes funéraires (blanches et impeccables, vitrées) comme des reliquaires, les formes transparentes étaient mises en scène, toujours de manière trés étouffante. Cette recherche descriptive portait sur le macabre blanc et les tissus qui l’accompagne. Voilé, encadré, enfermé, mais toujours visible, le masque mortuaire n’avait toujours pas disparu; au fond du tableau il commandait encore mon travail.

Le papier, qui restait présent sous forme de calque, s’est ensuite effacé, le dessin aussi. Les sujets (des corps morcelés) ont bientôt été figurés par des moyens simples de couture (faufilage, broderie succinte).

Le masque du début s’est transformé peu à peu en corps humain, fragmentaire ou démembré, mais reconnaissable à sa taille et à quelques éléments anatomiques caractéristiques. Dans le même temps, les formes macabres ont été dévoilées; je les ai extirpées de leur enveloppe de tissu.

Ces tissus étaient devenus des peaux.

Je passais mon temps à coudre et à broder; l’essentiel fût bientôt là. Il me semblait que j’étais enfin au travail. Femme à son travail de couture, attentive et ankylosée, je ravaudais mon histoire. Je dois dire que l’histoire de ma famille est écrite dans

le tissu : je me pliais ainsi à une déstinée familiale ordinairement pesante.

Du deuil je ne gardais que les corps en pièces et du linceul que le tissu.

Du dessin, il ne subsistait finalement qu’une gestuelle, très féminine (c’est devenu très important) : la couture. Ma posture de travail (penchée sur le tissu) commençait à m’intéresser (plaisir, fluidité, méticulosité, automatisme); cette histoire recoupait par bonheur mon expérience de la gymnastique chinoise. Mimétisme troublant et contradictoire : mon corps apaisé s’accomplissait dans les figures de mort.

La broderie devenait un rituel (féminin) nécessaire. La broderie et la dentelle étaient comme la deuxième forme d’une logique corporelle que je devais explorer. C’était comme un autoportrait, calfeutré et voilé dans un mur de silence.

Mon histoire n’y apparaissait pas sous une forme d’anecdote : il me semblait que

je témoignais physiquement en travaillant de mon passé. Enfermée dans mon atelier, penchée sur mon travail, concentrée sur l’exécution de mes pièces,

je montrais mon histoire sans rien en raconter. Je disais en riant que dans

la famille on avait confondu l’oeuvre et l’ouvrage. L’artiste était utile.

En tout cas, mon métier ressemblait de plus en plus à un atelier de couture : patrons punaisés, portants, tissus exposés, bobines de fils, catalogues

de fournisseurs, rendez vous chez les marchands de tissus........

Le résultat : des formes d’ouate blanche, où la couture était enfermée, dessinant des corps démembrés. Ces formes anthropomorphes de plus en plus inquiétantes, étaient encore accrochées, toujours des tableaux.

C’était aussi l’expression du silence, mis en scène dans des formes fermées, ridicules et grotesques : un étouffement, une impossibilité muette et douloureuse. Ces formes d’ouate devenaient des figures de cauchemar. D’une part il y avait la narration de mes frayeurs où je mettais le récit de mes deuils. D’autre part il y avait le rituel de mon travail qui semblait exorciser mes peurs. Je ne voyais pas encore la contradiction : j’étais cousette, et pendant ce temps là.

Cette étape des corps suspendus a été longue, l’exploration patiente. Les sujets sont passés peu à peu au second plan. Mon propre corps au travail m’occupant sans cesse davantage, de même que la mise en place d’un rituel de la couture.

Mais d’un coup, les formes d’ouate se sont abstraites : elles sont devenues maisons, grandes formes suspendues, en trois dimensions. J’étais en présence d’une sculpture, ou du moins d’un espace nouveau. Il me semble qu’il y a dans

la sculpture, plus d’histoires singulières qu’ailleurs c’est là que l’on retrouve les gestes de faire, les gestes d’observés pendant l’enfance (Dolla et ses hameçons; Viallat et ses noeuds de marine; Louise Bourgeois et ses tapisseries; Lygia Clark et ses performances; Annette Messager et ses collections; la couture et moi).

Mes tissus sont maintenant des architectures complexes. Le corps est devenu une maison, ou quelque chose comme ça. Ayant fait disparaître d’un coup les formes cauchemardesques. Je suis plus en présence de mon travail. Blancheur, légèreté, transparence, je n’ai plus qu’une peau de tissu.

Mais cet habitacle n’a jamais cessé d’être un corps (il est d’ailleurs à l’échelle).

Je suis plus en présence d’une sculpture tissée.

J’en suis là : comment marquer cette peau ? A t - elle un dedans, un dehors ? Comment y entrer sans infraction ? Doit - elle rester une forme suspendue,

sans ancrage? Puis - je changer de peau et réécrire mon histoire sur de la gaze blanche ?

 

 

 

 

 

HISTOIRES BLANCHES

PARCOURS SILENCIEUX EN 6 ACTES

Claude Meunier / 2003

 

 

« LE LIEU ÉTANT CETTE PARTIE D’ESPACE DONT LES LIMITES COÏNCIDENT AVEC LE CORPS QUI L’OCCUPE»Daniel Arasse

 

Les pièces ou installations proposées dans ce parcours sont toutes faites de tissu blanc. La transparence de l’organdi, du tulle ou du lycra révèle des formes rembourées, compactes: le vide est ainsi opposé au plein, l’absent au présent,

le léger au pondérable. Bâties comme des architectures, ces structures textiles deviennent des habitacles aux peaux de tissu qui marquent des mondes intérieurs, qui délimitent des frontières tactiles, qui protègent des intimités.

Intimes, publiques, ces sortes de maison sont des corps aux enfermements ouatés. Souffles et fluides pour l’intime; broderies et marques pour le social.

Trouées, déformées, jamais déchirées, ces parois vivantes et impénétrables laissent cependant voir des limites. Les mondes intérieurs sont comme dévoilés, secrets, mais perceptibles.

Ce parcours en 6 actes est le récit, chronologique et organisé de la vie des ces corps blancs, entre labyrinthes intimes et monolithes sociaux.

 

 

 

 

 

BROYER DU BLANC

Claude Meunier / 2005

 

 

A première vue, ce ne sont pas des maisons, puisqu’il y manque les fissures.

A première vue, ce ne sont pas des hommes, puisqu’il y manque les blessures.

Pas d’anecdote, pas d’histoire : on y va tous, ça ne saurait manquer (ni tarder), vers ce monde de silence et de vacuité, atone et suspendu. C’est toute notre affaire, voilà ce que nous disent ces pièces diaphanes et ouatées, tout le tragique de notre condition : nous voilà adossés à du vide, perdus dans des labyrinthes transparents, aux parois menaçantes.

À fréquenter ces installations, on finit par comprendre, que pour nous ça sera très bientôt la fumée, le gaz, l’aube blanche aux formes vagues, le vierge, le mort. Et le silence, ça c’est sûr, un silence d’organes, troués d’orifices qui nous regardent sans nous voir.

Nous étions depuis longtemps installés à broyer du noir (cauchemars, monstres, nuit de la raison etc....). Mais voilà qu’observés par rien, écrasés de légèreté, sans personne à qui parler, il va nous falloir apprendre à broyer du blanc. C’est pas gagné.

 

 

P.S : mais on peut toujours s’en sortir en brodant.